(CDPA-BT, www.cdpa-bt.net, Lomé, Togo, 28 février 2010)
La CDPA-BT n’entend plus continuer de donner le sentiment de cautionner des politiques, dont les conséquences contribuent à retarder l’avènement de la démocratie. Elle faillirait à ses responsabilités vis-à-vis de ses militants et de tous ceux qui aspirent au changement politique, si elle continuait de le faire.
Les enjeux du 4 mars 2010
Ce qui domine le bouillonnement politique au sein de la diaspora togolaise telle qu’elle apparaît, vue de Lomé à la veille de ce scrutin de 2010, est un ensemble de certitudes portées par des exhortations dans tous les sens. Pour certains, l'alternance au pouvoir est assurée ce coup-ci; pour d'autres, il faut soutenir le candidat du FRAC parce que, disent-ils, le FRAC est un pas vers la démocratie; d'autres encore recommandent d’aller au scrutin, même si on n'y croit pas parce que, pour eux, le boycott sera catastrophique pour l'opposition.
Par contre, à l'intérieur, dans le pays réel, au sein de la masse des opposants, les jugements et les positions politiques sont plus mesurées, plus hésitantes, plus prudentes. Elles sont marquées dans l'ensemble par des interrogations et une réserve où l’on voit percer inquiétudes et souvent pessimisme.
Ce contraste entre la diaspora togolaise et le pays réel n'est ni nouveau, ni surprenant. Depuis 1998, la diaspora a toujours réagi de la même manière à la veille de chaque élection, surtout les présidentielles. Ce n'est pas ici le lieu de se mettre à expliquer cette tendance récurrente. Disons, pour faire court, qu’elle est compréhensible pour plusieurs raisons, même si elle est discutable à tous les égards.
Mais les enjeux de ces élections de 2010 sont très importants pour le Togo. Certainement plus importants que ceux des quatre scrutins présidentiels précédents. Eyadema a soumis le pays à un régime de dictature militaire prédateur depuis plus de 40 ans. Plus qu'une génération entière de Togolais a sombré dans ce système. À la date de sa mort (février 2005), le niveau de vie de la majorité des Togolais était tombé au-dessous de ce qu'il était en 1963. La pauvreté, la misère, l'injustice sociale, la corruption... se sont étendues. Le pays a ainsi subi la régression économique, politique, sociale, culturelle, morale… au lieu de progresser.
Le transfert du pouvoir à Faure Gnassingbe en 2005 n'a pas changé la nature du régime à partir de cette date. Au contraire. Le déclin social et moral s'est poursuivi dans un climat politique marqué par une volonté ostentatoire d’un pouvoir qui tient à se maintenir, en usant de tous les moyens possibles, comme autrefois. Rien n’a évolué dans le sens des aspirations de la population au changement politique.
Les élections pipées d’avance, qui ont permis au régime de se maintenir et de se donner à chaque fois une fausse légitimité, ont conduit à une déception croissante qui répand de plus en plus un sentiment de fatalité au sein de la population. Une plus grande déception au lendemain du 4 mars rendra la lutte d'opposition encore plus difficile qu'elle ne l'est aujourd'hui, avec le grand risque de contribuer fortement au maintien du régime totalitaire pour plusieurs années encore.
L’enjeu est donc de taille. Il invite à prendre la situation au sérieux, et à éviter de créer des confusions supplémentaires qui empêchent l’électorat de trouver des réponses adéquates à ses interrogations et inquiétudes; cette confusion pouvant accentuer par ailleurs le risque de voir la population s’abimer une fois de plus dans un état de prostration avancé au lendemain du 4 mars, si les candidats qui l'invitent à se porter massivement aux urnes, ne parvenaient pas à prendre le pouvoir à l'issu du scrutin.
Pour quoi voter?
Si l'alternance politique n'a pas pu se faire depuis 1993, c'est parce que la lutte d’opposition ayant pris la voie électoraliste, le régime totalitaire a profité de cette voie pour mettre en place des institutions qui sont de nature à empêcher l'opposition de prendre le pouvoir à l'issue d’une élection, même si l’électorat lui accordait un vote massif. C’est ce qui s’est passé lors des quatre présidentielles précédentes. À chaque fois la population a massivement voté pour un candidat opposant; mais le régime s’est toujours maintenu au pouvoir. C’est pourquoi il fallait reformer ces institutions antidémocratiques pour pouvoir renverser la vapeur.
Le12ème dialogue a fini par prescrire les reformes institutionnelles et constitutionnelles dans l’APG, mais du bout des lèvres malheureusement. Et comme on devrait s’y attendre, elles ne sont pas réalisées jusqu'à ce jour. Et pour la simple raison que le même APG qui, curieusement a confié ces réformes à une assemblée à élire, a pris en même temps, avec des complicités sordides, des dispositions de nature à permettre au RPT d’avoir la majorité absolue dans cette assemblée à venir (législatives du 14 octobre 2007).
Quelle est donc la situation à la veille de ces élections de mars 2010 et à quoi la population peut-elle s’attendre?
1- La réforme constitutionnelle n’est pas faite. La constitution en vigueur aujourd'hui est donc toujours celle de 2002. Celle-ci a institué le scrutin uninominal à un tour, car le régime a misé sur le fait que la division de l'opposition et la forte tendance de ses leaders à la compétition entre eux pour le pouvoir, mettront à jamais la masse des opposants dans l’incapacité de s’unir pour être en mesure de dégager un candidat unique à opposer à Eyadema.
Le scrutin de 2010 va ainsi se dérouler sur le même mode électoral qu’en 2003 et 2005 (le mode à un seul tour). Et la non limitation du nombre des mandats présidentiels reste en vigueur: Eyadema avait fait introduire cette disposition dans la constitution de 2002 pour pouvoir se porter candidat autant de fois qu’il le voudrait, dans le but de pérenniser son régime.
2- La réforme de la Cour constitutionnelle n’est pas réalisée. La Cour constitutionnelle est restée la même dans sa composition comme dans son but non affiché. Ses membres sont toujours en majorité RPT; son nouveau président est RPT, comme le précédent; son but occulte est toujours de ne pas dire le droit toutes les fois que les intérêts vitaux du régime sont menacés (juin 1998, juin 2003, février 2005 et mai 2005).
La Cour constitutionnelle est l’une des pièces maîtresses du maintien et du fonctionnement du régime de dictature en place. Si elle n’était pas inféodée au système et si elle avait donc la capacité de dire le droit, les élections de juin 1998 n’auraient pas dégénéré en dialogue sans fin, jusqu’à la reprise totale de la situation en main par Eyadema en mai 2002. Et si elle avait la capacité de dire le droit, elle n’aurait pas avalisé le coup de force constitutionnelle par lequel Faure Gnassingbé est placé à la tête de l’État; de même, elle n’aurait pas accrédité la tragique mascarade électorale qui a légitimé son pouvoir dans le sang.
C’est la même Cour constitutionnelle qui va décider de l’issue du vote le 4 mars prochain. Rien n’indique à l’heure présente qu’elle ferait autre chose que ce qu’elle a fait jusqu’à présent.
3- La question de l’impunité n’est pas résolue. L'impunité a toujours lourdement pesé sur les attitudes et les comportements des citoyens, en l’occurrence des électeurs avant, pendant et après les votes. Elle entretient la peur et la soumission servile au sein de la population et dans le corps électoral. Elle est source de corruption. Elle est un facteur extrêmement favorable à la fraude électorale et au déchaînement de la violence d'État, sans compter toutes les brimades quotidiennes, dont la fonction réelle est de permettre au régime de s’assurer un contrôle total sur la population.
Le problème de l'impunité n'est pas résolu à ce jour. Et il ne le sera pas avant le 4 mars. Cela veut dire que malgré le discours pacifiste ambiant, le régime peut encore commanditer des actes répréhensibles pour résoudre le contentieux électoral à venir; et ses hommes peuvent toujours les exécuter avec zèle et plaisir, en sachant qu’ils bénéficieront de l’impunité dans tous les cas.
Il est trop facile de dire à la population opprimée de ne pas avoir peur, alors qu’elle n'a aucun recours institutionnel ou légal; qu’elle est demeurée inorganisée; que ceux qui tiennent ce discours à son endroit n’ont aucun moyen, ni aucune structure pour lui garantir un minimum de sécurité: ils ne misent que sur une "Communauté internationale", qui a si souvent fait la sourde oreille ou le médecin après la mort, et dont les composantes ne réagissent de toute façon qu'en fonction du poids de leurs intérêts politiques, économiques et géostratégiques dans les situations qui surviennent.
Pour quoi voter? Les élections du 4 mars 2010 vont se dérouler dans les mêmes conditions institutionnelles et constitutionnelles qu'en 1993, 1998, 2003 et 2005; des conditions qui ont toujours permis au régime de faire fonctionner la machine à fraude et de confisquer la victoire du peuple par la force et la violence. L’opposition qui se bat pour les élections n’a pas réussi à modifier ces conditions au cours de ce premier mandat de Faure Gnassingbé.
Pour qui voter?
Devant une telle situation, et pour contourner la difficulté, l’ignorer ou donner l’impression de l’ignorer pour se faire valoir, on a mis le turbo sur la question de la candidature unique ces derniers temps. Il se trouve que le problème réel dans la situation politique togolaise n'est pas celui d'un candidat unique en soi, même si le choix d’un candidat unique dans des situations normales et avec des modalités réfléchies constitue un facteur déterminant de l’alternance et doit être fortement recommandé pour cela.
Le problème réel dans la situation politique spécifique du Togo est la possibilité pour le candidat unique d'accéder au pouvoir après le scrutin, et de l'exercer durablement. Car, la population togolaise a toujours voté en majorité contre le régime depuis 1993. Mais la masse des opposants n'ayant jamais été organisée et préparée comme il se doit pour permettre au candidat opposant élu d'arracher le pouvoir, le régime a toujours confisqué la victoire populaire, même dans les rares cas d'une candidature unique comme en 2005. Et le processus électoral s'est toujours terminé par un fiasco pour l'opposition.
Dans un régime de dictature, si l'on se met en tête de réaliser l'alternance par les élections, il ne suffit pas d'exhorter la population à aller jeter un bulletin de vote dans une urne le jour du scrutin. Il faut l'organiser pour en faire une force, et la mettre ainsi en mesure de résister aux menées déstabilisatrices du régime. Et il faut le faire avant. Bien avant. Pas à la veille des élections pour des visées strictement électoralistes.
En disant tout cela, nous ne faisons pas la leçon, encore qu’il faudrait la faire! Nous ne disons pas que nous sommes les meilleurs et que tous les autres sont des minables. Nous faisons seulement des constats, qu'on est bien obligé de faire puisqu'ils sont conformes à la réalité des faits.
Ceci étant dit, il n'y a même pas un candidat unique de l'opposition à la veille de ce scrutin de mars 2010. Car, au-delà du discours manipulateur, il y a le candidat du CAR, le candidat de la CDPA, (deux partis qui sont, à tort ou à raison, considérés jusqu'à présent comme des partis d'opposition); il y a des candidats indépendants comme Lawson, Aqbeyome et Kagbara, lesquels se battent, eux aussi pour leur compte; et puis, il y a le candidat unique de quelques partis regroupés sous le chapeau du FRAC, et qui est en réalité le candidat de l'UFC.
Le CAR (Aqboyibo), la CDPA (Adjamagbo), l’OBUTS (Agbeyome) et le MCD (Tchassona) viennent à leur tour de se regrouper in extremis ce vendredi 26 février (à 4 jours de la clôture de la campagne) pour créer la "Coalition pour l'Alternance", une manière évidente de tenter de doubler le FRAC. Va-t-il y avoir encore d’autres désistements ou d’autres regroupements de dernière minute? Au profil de qui? Agboyibo? Adjamagbo? Lawson? Kaqbara? Ou de Fabre? Ou de qui encore?
Au point où en est arrivé le jeu politicien, tout nouveau désistement sera le bienvenu; de même que tout nouveau regroupement. Même s’ils arrivaient à la dernière seconde! Ne participent-ils pas au grand jeu électoraliste togolais? Dans tous les cas, quelle que soit l'heure, la minute ou la seconde, ces désistements et ces regroupements intempestifs relèvent de comportements politiques opportunistes, à visée exclusivement électorale, sinon électoraliste. Ils sont dénués de toute crédibilité politique au regard de l'objectif primordial, ce qui intéresse la masse des opposants au régime de dictature: le changement politique démocratique.
Il n'est donc pas certain que ce petit jeu politicien, cette politique spectacle, ce hoyohoyo d'affichage et d'effet d'annonce gratuit amusent beaucoup la masse des opposants, qu'ils soient ou non des électeurs. Car, ils amènent l'électeur d'opposition devant une question difficile: Pour qui voter?
Faut-il aller voter?
Il faut ajouter un dernier constat tout aussi troublant: c’est la grande confusion dans laquelle tout cela se passe. Les discours et les prises de position souvent contradictoires des candidats rivaux, les discours et les exhortations des "comités" et associations qui soutiennent les uns et jettent l'anathème sur les autres, les déclamations et les appels à la fois grandiloquents et dissonants, les vas-et-viens et les zigzags des uns et des autres aggravent une confusion déjà grande. À tel point que la population ne sait plus qui est qui, qui veut quoi, et à quel saint ou à quel diable se vouer dans la mouvance de l'opposition.
À ce niveau, il convient de revenir sur la question du boycott et tenter d'y apporter des éclaircissements. À chaque élection présidentielle depuis 1998, la situation dans laquelle le régime pousse l'opposition et l'inégal rapport des forces ramènent la question du boycott sur le tapis. Et la réponse, toujours inébranlable quelle que soit la situation est: "On ne boycott pas les élections". Quelle que soit la massivité de la fraude prévisible, quel que soit le caractère irrégulier, arbitraire, répugnant de dispositions mises en place par le régime pour opacifier à outrance le processus électoral, la réponse est toujours la même: "On ne boycott pas les élections". Et l'argument massue ressorti cette fois encore est que le boycott est un cadeau au RPT et que le régime cherche à y pousser l’opposition.
Pour ces présidentielles du 4 mars, le régime a refusé de faire la réforme de la Constitution et des institutions qui lui ont toujours permis de sortir des urnes toujours égal à lui-même, au mépris de la volonté populaire au changement; il a maintenu le scrutin uninominal à un tour parce que cela l'arrange plus que le scrutin à deux tours, plus démocratique et plus susceptible à rendre l'alternance possible; il continue d'avoir la haute main sur les forces dites de sécurité dans un contexte politique et social imprégné d’impunité; ses hommes profèrent des menaces ouvertes contre l'opposition dans le même style que celles proférées par le General Tidjani à la veille de la présidentielle de 2005, pour entretenir la peur dans le corps électoral et dans le pays tout entier. Le boycott? "On ne boycotte pas les élections"!
Au point qu’on a le sentiment que ceux qui appellent la population à aller aux urnes dans ces conditions préfèrent voir Faure Gnassingbe s’auréoler d’une fausse légitimité à travers des élections pipées d’avance pour continuer de se maintenir au pouvoir, plutôt que de refuser de participer à ces mascarades, pour ne pas lui donner l’occasion d’user de cette fausse légitimité et l’obliger à afficher le visage réel du régime. Il est des situations où le boycott aussi devient une stratégie de lutte; car il peut être une occasion de mobilisation politique et de réactivation de la lutte d'opposition.
Ce qui est plus dangereux pour l'opposition à la veille de ces élections de mars 2010 n'est pas le boycott. C'est plutôt cette situation de totale confusion où se joue le jeu électoral, cette confusion où il est devenu si facile de faire passer l’accessoire pour l’essentiel, où l’on ne sait plus tout à fait pourquoi on va aux élections et pour qui voter si l’on aspire au changement politique par la fin du régime de dictature et l’instauration de la démocratie dans le pays. Faut-il aller voter si on ne sait pas, ou si on ne peut pas savoir pour qui voter?
Une position difficile, qu’il faut pourtant adopter
L’objectif de la CDPA-BT est l’abolition du régime de dictature pour rendre possible l’instauration d’un système politique démocratique dans le pays. C’est pour cela qu’elle a commencé à se battre avant même l’ouverture du pays au multipartisme. Elle est bien placée pour savoir que la lutte d’opposition en cours n’est pas chose facile. En conséquence, son plus grand souhait est que les partis d’opposition et tous ceux qui aspirent au pouvoir, évitent de faire ce qui peut rendre la lutte d’opposition encore plus difficile demain qu’elle ne l’est aujourd’hui.
La désorientation totale dans laquelle le jeu électoral met les électeurs est dangereuse. Car, après le 4 mars, alternance politique ou pas, il ne faut pas que la population opprimée sombre définitivement dans le néant politique par désespoir. Il ne faut pas qu’elle en vienne à conclure, par la force des choses, que l’objectif de la démocratie est inaccessible au Togo, et que la lutte d’opposition est inutile. Il faut éviter de l’amener à baisser définitivement les bras. Amener la masse des opposants par ces incohérences politiques, à tourner le dos à la lutte d’opposition est le plus grand cadeau qu’on peut faire à Faure Gnassingbe et au régime dont il a la charge.
Il faut que la masse des opposants continue de croire en quelque chose. Il faut qu’elle garde l'espoir dans l’avènement possible d'une société démocratique au Togo. Il faut que les Togolais continuent d’avoir confiance dans la lutte d'opposition pour la démocratie, et qu’ils se donnent des énergies nouvelles pour la poursuivre dans de meilleures conditions.
Face à cette situation à la fois confuse et scabreuse au sein de la mouvance de l'opposition et compte tenu de tous les constats et de toutes les raisons énoncées plus haut, la CDPA-BT demande à ses membres, à ses sympathisants et à l'électorat dans son ensemble de ne pas aller voter le 4 mars 2010.
La CDPA-BT n’entend plus continuer de donner le sentiment de cautionner des politiques, dont les conséquences contribuent à retarder l’avènement de la démocratie. Elle faillirait à ses responsabilités vis-à-vis de ses militants et de tous ceux qui aspirent au changement politique, si elle continuait de le faire.
Fait à Lomé, le 28 février 2010
Pour la CDPA-BT
Son Premier Secrétaire
E. Gu-Konu
Convention Démocratique des Peuples Africains - Branche Togolaise (CDPA-BT)
Site internet: http://www.cdpa-bt.net
Courriel: cdpa-bt.cdpa-bt@orange.fr
BP 13963; Tél./Fax: 250 86 88/ 225 38 46; 320 30 93; Fax: 225 38 46; Lomé - Togo
L'oppression se nourrit du silence... et de l'inaction